Fleurs coupées, arbres abattus… culpabilité

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J’ai l’impression qu’en fait l’idée qu’on soit « la seule espèce animale au monde à connaître la différence entre le bien et le mal », ce qui fait de nous pour certains « plus du tout des animaux, mais quelque chose de plus grand, de plus responsable », conduit irrémédiablement à penser que nous, on sait ce qu’on fait contrairement à la larve qui parasite le cactus ou à la vache qui broute la pâquerette, et que nous on « ne sera pas pardonnés » par un quelconque juge suprême qui compte les points.

En fait plus le temps passe, plus je me rends compte qu’accepter l’idée qu’on est un animal parmi d’autres animaux, avec le besoin de tuer pour manger (que ce soit des plantes ou des animaux), de cueuillir des fleurs pour mettre chez soi afin que ce soit joli (les oiseaux qui coupent des corolles et des feuilles colorées pour orner le nid nuptial et y attirer ainsi leur belle ne font pas autre chose…), ou autres activités d’intervention sur la nature, est plutôt mal accepté.

En fait je crois que la seule chose qui rend vraiment l’humain inadapté à la nature telle qu’elle est maintenant (et telle qu’elle permet sa survie… malheureusement pour lui il scie la branche qui lui permet de s’asseoir), c’est qu’il arrive à créer, à partir de matériaux naturels, des choses qui ne pourront être consommées ni dégradées par rien, ou alors en tellement longtemps que ce n’est pas viable. En d’autres termes, contrairement à la nature, l’humain produit beaucoup de déchets qui n’ont aucune possibilité d’être des nutriments… en l’état actuel des choses. La nature finira bien par produire des espèces qui adoreront manger du plastique et des trucs radioactifs, et le problème sera réglé… quand nous ne serons plus là pour le voir :p Alors même là… je me dis, pourquoi culpabiliser à mort par rapport à la « pauvre planète sans défense qui se meurt à cause de nous, ignobles parasites », alors qu’on pourrait juste choisir de ressentir de la compassion pour l’humain qui bousille sa propre aptitude à survivre en voulant juste se concentrer sur l’instant présent et le profit individuel immédiat…. à l’image de toutes les autres espèces animales du monde… Non, la planète ne meurt pas et ne mourra pas par notre faute ; notre espèce mourra peut-être par notre faute, et de nombreuses autres espèces, parce que nous aurons éventuellement un jour complètement saccagé nos propres moyens de survie. Mais la planète, elle, nous survivra. Elle survivra à nos descendants, aux espèces nouvelles qui règneront après nous. Elle survivra à tout ce que nous, petites créatures qui nous agitons à sa surface, pourrions lui faire. Seuls des événements galactiques sur lesquels nous n’avons aucune prise pourront en venir à bout, un jour. Mais pas nous… nous nous contenterons simplement de mourir entassés, écrasés par notre propre nombre, étouffés dans notre propre air vicié et dans les piles de nos déchets. Et d’autres organismes plus adaptés à ce monde différent, radioactif, d’une chimie impropre à notre existence, seront nos successeurs et évolueront peut-être jusqu’au stade où ils pourront changer à leur tour la face du monde.

Clairement je ne pense pas qu’une fleur coupée et la culpabilisation qu’on se pose sur les épaules comme une chape de plomb à chaque fois qu’on regarde une fleur avec l’intention de la couper, ou un brin d’herbe avec l’intention de marcher dessus, soit une fin en soi…

En coupant une fleur, je peux être amenée quand même à éprouver un sentiment de gratitude envers la nature qui nous a donné la fleur, envers l’évolution qui nous a amenés à des formes de vie complexes en partant d’une biologie unicellulaire, partie elle-même de molécules issues du rien du tout… je peux ressentir un grand sentiment d’amour… et de même en consommant la viande d’un animal mort afin que ses cellules et la matière de son corps deviennent mes cellules et la matière de mon corps… mais je suis de moins en moins tentée de m’excuser. Est-ce que cela fait de moi une sale sauvage irrespectueuse et sans coeur ?… Est-ce que le sentiment du sacré, c’est aussi / surtout l’acte de contrition et la conscience de la portée de chaque acte qu’on accomplit par rapport à l’ordre naturel ?

[Traduction] Extrait de Médée – Euripide

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Extrait de Médée,d’Euripide

Traduit et adapté de l’anglais par Tsukimi.

Il remonte vers sa source,le courant de la rivière qui jamais ne cesse de couler:
La vie même est changée,et ses lois renversées
L’homme sera l’esclave,l’être humble et craintif
Car l’homme a oublié sa propre nature
Et la femme – oui ! –l’histoire en dira des choses terribles:
Les récits seront bien différents de ceux d’antan,
Car de la femme exsude une peur
Et une gloire,
Les voix haineuses ne l’accableront plus.
Les vieux bardes se tairont,et tout ce qui restera
Des souvenirs de fiancées fragiles et infidèles
Se flétrira,racorni par le feu !
Car ils ne nous aimaient pas,et ne nous connaissaient pas:et nos lèvres étaient muettes
Nos doigts
Ne pouvaient éveiller le secret de la lyre.
Au fil des âges,nous avons chanté,au milieu de ses colères,
Un long récit sur l’homme et tous ses actes,bons ou mauvais ;
Mais la terre âgée sait,et c’est le fruit
De tous les âges du monde -
Que lorsque s’achève le règne de l’homme,le monde nous appartient encore.

Qu’elles viennent à toi maintenant,encore et encore,
Les interminables danses
A travers l’obscurité,jusqu’à ce que s’évanouisse la pâleur des étoiles.
Sentiras-tu la rosée sur ta gorge,et le souffle
Du vent dans ta chevelure ? Tes pieds blancs luiront-ils
Dans les sombres étendues ?

C’est pour tout cela que nos pareilles ont fui dans la forêt,
Cherchant la solitude parmi la beauté verdoyante
Là,elles ne sont plus des proies et ne vivent plus dans la crainte,
Là,les collets ne sont plus sur leur chemin,et nul ne les met aux abois,
Et pourtant retentit dans le lointain,
L’émergence d’une voix et d’une peur,un empressement de chiens ;
Alors l’équipage en furie,déchaînant toutes ses forces
Remonte le fleuve et la vallée,
Dans une terreur joyeuse,sur des pieds rapides comme la tempête
Vers les terres aimées et désertes que l’homme n’a pas foulées,
Où nulle voix ne crie,et où,dans la verdoyance,
Les créatures des bois vivent sans être vues.
Quoi de plus sage ? Que dire de la grâce divine atteinte,
si somptueuse et si grande ?
Elaborer,à partir de la peur libérée,une danse,rire et attendre ;
Elever une main au-dessus de la haine
Et savoir que la beauté est à jamais libre.

Car c’est là qu’on découvre un dieu sauvage,
Un dieu couronné de lierre
Et la blessure du lierre
Orne les férules que portent ses suivantes,
Et les serpents font entendre leurs chants
Dans les labyrinthes de leurs cheveux ;
La route qui s’étend devant est fourchue,
Et ses deux embranchements sont justes ;
Connais-toi et sois en sécurité demain ;
Perds-toi et sois libre ce soir !



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Tu es parti avec les beaux jours, avec l’été. Cette année, tu auras été le Dieu qui meurt, le Héros déchu.

C’est dur pour tout le monde de te perdre.

Je te pleure, et suis inconsolable.

Corso and the Girl

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Je me suis promis de revoir la Neuvième Porte, de Polansky, avec le regard de l’analyste filmique. Un de ces jours, j’en parlerai sur mon blog de cinéma.

En attendant, je ne me lasse pas de cette musique exceptionnelle qui accompagne l’un des moments les plus intenses du film. La vidéo que j’ai trouvée sur Youtube pour l’illustrer est particulièrement bien faite et me parle beaucoup, je rends hommage à son auteur qui a, à mon sens, tout à fait saisi « l’esprit » d’un film, d’une séquence, d’un message porté par la flamme et par la nuit.

Ce montage et cette musique parlent à ma féminité, en des termes imprécis, mais encerclants. La mélodie sans paroles serpente dans l’esprit, accolée à ces images de femmes voilées mais pas pour autant faibles et vulnérables, aux regards fascinants dans lesquels on plonge sans espoir de retour. C’est un aveu de faiblesse, on ne peut que rester désarmés, attirés, hypnotisés par ces regards.
Et puis, la musique change, et les yeux aussi… on entre dans le Sublime féminin, cette sapience qui vient du fond des âges et qui ne sait se révéler autrement qu’en submergeant, en pétrifiant, en attirant toute la substance des choses.

Attraction encerclante, qui cerne, qui sous tous les voiles et toutes les chaînes, conserve sa vigueur et son pouvoir, soudain, inattendu, d’hypnose. Le pouvoir est sur nous, et l’on avait pas voulu, pas su, pas été capables d’y résister alors même qu’on le sentait. Menace, terreur, insondable anormalité, la femme se change en créature inhumaine, dotée de plumes et de feuilles, écarlate, exigeante, accaparatrice.

La séquence correspondante dans le film est tout à fait dans cet esprit-là. Je vous recommande de le voir si ce n’est pas déjà fait… Je ne compte pas faire de spoiler ici, mais l’idée de métamorphose de la femme n’est pas du tout étrangère à ce passage où, comme le souligne l’un des commentateurs de Youtube, elle peut devenir « a scary creature », une créature effrayante.

La clôture de la vidéo, sur ces yeux fermés, me parle d’une intériorité indicible, ornée de parures, qui jusque dans les liens se révèle immortelle. Quelque chose de nous a été capturé, gardé à l’intérieur.

Et puis ensuite, je sais que j’ai saisi quelque chose, et que cette chose a filé entre mes doigts comme l’eau d’une source ancienne, qui vient de passer des siècles sous terre. Et je sais que je ne sais plus rien.

Le chasseur et la proie

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Au retour d’une chasse à l’éléphant, raconte le célèbre voyageur Anderson, je vis, à une faible distance, un grand rhinocéros blanc. Je montais un excellent cheval de chasse, le meilleur que j’aie jamais possédé. J’avais l’habitude de ne point chasser le rhinocéros à cheval, car on peut l’approcher bien plus facilement lorsqu’on est à pied. Cette fois, cependant, il me semblait que le sort en décidait autrement. Me tournant vers mes compagnons

Par le ciel, m’écriai-je, le camarade a une bien belle corne ; je veux le tuer.

Aussitôt, j’éperonnai mon cheval, j’eus bientôt rejoint l’animal et lui logeai une balle dans le corps, mais sans le blesser mortellement.

Au lieu de prendre la fuite comme d’ordinaire, le rhinocéros resta immobile, à ma grande stupéfaction ; puis tout à coup se retourna, et après m’avoir considéré un moment, s’avança lentement vers moi. Je ne pensais pas à prendre la fuite, néanmoins je cherchai à éloigner mon cheval.

Mais lui, d’ordinaire si docile, qui obéissait à la plus légère secousse des rênes, refusa de bouger, et quand il le fit, il était trop tard ; le rhinocéros était tout près une rencontre était inévitable.

Je le vis baisser la tête, puis la relever brusquement, en enfonçant sa corne entre les côtes de mon cheval, et avec une telle violence qu’elle lui transperça le corps, la selle avec, et que j’en sentis la pointe acérée pénétrer ma jambe. La force de ce coup fut telle, que le cheval fit une véritable culbute, les jambes en l’air, et tomba sur le dos.

Pour moi, je fus violemment lancé à terre, et à peine étais je tombé que je voyais près de moi la corne de l’animal ; mais sa fureur était calmée, sa vengeance assouvie. Il quitta au petit galop le théâtre de ses exploits.

Mes compagnons étaient arrivés sur ces entrefaites. Courant à l’un d’eux, je pris son cheval, je sautai en selle, et, sans chapeau, le visage plein de sang, je m’élançai à la poursuite de l’animal.

Quelques instants après, je le voyais, à ma grande joie, étendu à mes pieds.

Extrait des Voyages d’une Hirondelle, (A. DUBOIS -1886)

Une querelle interminable sur les femmes

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Et les voilà embarqués dans une querelle interminable sur les femmes ; l’un prétendant qu’elles étaient bonnes, l’autre méchantes : et ils avaient tous deux raison ; l’un sottes, l’autre pleines d’esprit : et ils avaient tous deux raison ; l’un fausses, l’autre vraies : et ils avaient tous deux raison ; l’un avares, l’autre libérales ; et ils avaient tous deux raison ; l’un belles, l’autre laides : et ils avaient tous deux raison ; l’un bavardes, l’autre discrètes ; l’un franches, l’autres dissimulées ; l’un ignorantes, l’autre éclairées ; l’un sages, l’autre libertines ; l’un folles, l’autre sensées ; l’un grandes, l’autre petites : et ils avaient tous deux raison.

Denis Diderot, Jacques le Fataliste.

Et l’on peut en dire de même au sujet des hommes.

Avant d’être hommes ou femmes, nous sommes des individus, avec chacun ses traits, ses qualités, ses défauts, ses manières d’être au monde. Les femmes dans leur globalité sont tout ce qu’en dit ce texte. Les hommes aussi.

Qu’est-ce que l’Absolu Féminin ? Qu’est-ce que l’Absolu Masculin ? Je n’en sais fichtre rien, et je n’ai pas tellement envie de le savoir. Seul m’importe ce que je suis quand je le suis, et comme toute chose dans l’univers, je suis perpétuellement en train de changer. Je ne me hasarderai pas à tirer des généralités sur les femmes, sur les hommes, sur les genres, alors que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais l’ensemble des hommes et des femmes de toutes les cultures et de tous les âges de ce monde.

Je ne suis pas féminine, je suis moi.

Mon compagnon n’est pas viril, il est lui.

Lorsqu’il nous est arrivé de vouloir discuter des « gender studies », nous sommes tombés d’accord extrêmement rapidement sur le fait que ce sujet ne nous inspirait qu’un profond désintérêt, voire de l’ennui. Nous ne nous posons donc pas la question des rôles traditionnels de l’homme et de la femme au sein du couple. Chacun est ce qu’il est au moment où il l’est, et nous l’acceptons. C’est aussi simple et aussi bien que cela.

La chute des héros

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Un jour peut-être, si la Déesse le veut, je serai Ninioq. Un jour peut-être tout cela ne sera plus que sourires et souvenirs sans écume, le temps passé au tamis, limpide. Une évidence.

Un jour, la chute des héros sera peut-être bien moins douloureuse, et marquée du sceau de l’ordre des choses.

Se dit-elle, en assistant impuissante au déclin d’un arbre presque centenaire, un arbre qui avait en son jeune temps défié bien des choses et mis sa vie en jeu pour l’amour d’une idée simple et grandiose : la liberté. Ayant oeuvré pour l’infiniment grand, terrassé sournoisement par l’infiniment petit, inspirateur de luttes et de justes indignations, guerrier et père, protecteur et nourricier.

En attendant, même s’il est illusoire de demander un sursis, même si elle le sait pertinemment, elle ne peut s’empêcher de céder à la tentation de parler au Dieu de la Mort, pour lui dire ce que tous les humains lui disent en ces circonstances, « la seule chose qu’on dit au Dieu de la Mort »…

Not today.

Elle est humaine encore, après tout.

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Apprenez à être vous-même.

Et à renoncer de bonne grâce à tout ce que vous n’êtes pas.

Henri Frederic Amiel.

[Traduction] Un Esbat de Sorcières – Robert Cochrane

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Un Esbat de Sorcières
Robert Cochrane
Extrait de The Roebuck in the Thicket (le chevreuil dans le bosquet)
Publié pour la première fois dans New Dimensions (numéro de Novembre 1964).
Traduit et adapté de l’anglais par Nox.

Cet article traite d’une véritable rencontre sorcière ; le récit combine des faits réels et des faits inventés, car le rituel intégral ne peut être décrit. Les formes reproduites ici correspondent à celles utilisées par les sorcières de Warwickshire. L’auteur a aussi tenté de décrire précisément, mais sans exagération, ce que l’on ressent réellement lorsqu’on accomplit ce type de rituel, qui ne correspond pas à ce que l’on présente au public comme de la sorcellerie, mais qui demeure néanmoins pratiqué par certaines familles depuis des siècles.

—————————-

Il fait froid, une brume vaporeuse monte de l’herbe humide tandis que nous marchons à travers champs pour atteindre les grottes. Au-delà des collines, quelque part à l’ouest, un renard glapit son mépris envers nous, les intrus du monde nocturne. Dans le monde silencieux d’Hécate, un million d’insectes tissent leurs petites toiles du destin. Nous nous sentons comme des envahisseurs venus d’une ère plus brillante, nous marchons avec prudence, nous franchissons sans bruit les haies où rien ne bouge. Dans le sac à dos de Peter, le chaudron tinte légèrement lorsque l’un des couteaux le heurte. Il s’arrête pour répartir un peu mieux sa charge, puis nous désigne un endroit sur la colline aux formes indistinctes. Le vent s’engouffre dans les feuilles et les entrechoque tandis que nous entamons notre ascension vers les cavernes.

Nous sommes sept, six hommes et une femme, nos pieds dérapent sur l’herbe rendue glissante par la rosée nocturne et par des insectes qu’il vaut mieux ne pas évoquer, notre propre poids nous fait nous enfoncer dans le sol détrempé. En bas, dans la vallée, les représentants du XXème siècle parcourent les routes sombres à toute vitesse, leurs phares tranchent la nuit pendant un bref instant, puis s’évanouissent, emportant avec eux une pulsation de vie mécanique. Dans la pâle lumière lunaire, nous pouvons discerner les effondrements rocheux qui cachent les grottes. Notre guide s’arrête, puis fait un tour et revient vers nous. « Faites très attention où vous mettez les pieds, le flanc de colline est irrégulier. » Dans la lumière de la lune, les traits de son visage sont vagues. Joan se rapproche et prend ma main, et nous avançons prudemment dans les ténèbres. Des rafales de vent nous fouettent, et à notre gauche, une sensation de vide se précise de plus en plus ; puis nous sortons du vent, et nous nous retrouvons à l’abri des pierres.

Arthur, notre guide, semble soudain disparaître dans le jaillissement blanc d’une lampe de poche, puis il nous semble entendre sa voix sous le sol, faible et étouffée. « C’est bon, vous pouvez descendre. » Un par un, mes compagnons descendent par l’entrée de la caverne, glissant sur la craie mouillée. Joan s’accroupit joliment et nous suit, en tenant toujours ma main pour garder l’équilibre. Je glisse à sa suite dans la grotte. Nous nous remettons d’aplomb et nous tenons debout, nous allumons les lampes-torches pour la première fois depuis que nous avons entamé notre longue marche. La lumière miroite sur les parois humides de la caverne et dans les flaques d’eau de chaux sur le sol. Hors du vent et sous terre, le silence est soudain oppressant, puis tout le monde commence à parler en même temps, nous nous déchargeons de la tension engendrée par la marche et la peur de l’inconnu.

Je fais glisser le sac à dos de mes épaules et je remarque avec quelque répugnance qu’il est couvert de craie mouillée. Je l’ouvre et j’y cherche ma boussole, puis je la scrute attentivement jusqu’à ce qu’elle m’indique le Nord. Les autres commencent à tirer leur équipement de leurs sacs à dos, et me passent du petit bois pour le feu au fur et à mesure qu’ils le trouvent. Je commence à construire le foyer en l’arrosant de paraffine amenée spécialement dans ce but. D’un seul coup, les cavernes deviennent vivantes et chaleureuses, les flammes oranges jaillissent jusqu’au plafond, un million de gouttes d’eau reflètent la lumière, scintillant comme autant de petits diamants.

J’empile davantage de bois sur le feu et je m’écarte, les flammes descendent pour consumer le combustible frais. La fumée serpente sur le plafond, et les garçons éteignent leurs lampes de poche.

Nous nous tenons debout autour du feu, nous nous réchauffons, et nous commençons à nous déshabiller. « Creuse le cercle », dit Joan à Blackie. Il est en train d’enlever son pantalon et se tient comme une grue sur un pied en réfléchissant à ce qu’elle vient de dire. « D’accord, dès que je me serai changé. » Il se dépêche de se déshabiller et se rapproche du feu le temps d’attraper sa robe de sorcier et de passer sa cape sur ses épaules. Il se place au centre de la caverne, et commence à délimiter le cercle en creusant au sol une ligne avec son couteau. Les autres accomplissent tous en silence les taches qui leur sont dévolues. Joan et moi cherchons dans les sacs les instruments, nous les nettoyons avec soin et les plaçons sur le rebord rocheux qui nous sert de table. John et Peter mettent en place les bannières de manière à ce que les symboles mystiques soient tournés vers l’intérieur du cercle et situés aux quatre points cardinaux, faisant jaillir des éclats de craie lorsqu’ils les plantent dans le sol.

Blackie se redresse, son visage obscurci par l’effort d’avoir creusé. « Qu’est-ce qu’on dit, si on se fait prendre ? » demande-t’il. « Qu’on est des foutus archéologues, évidemment », répond John. Blackie rit puis se penche à nouveau et continue de creuser. Nous travaillons avec constance à mettre en place Caer Ochlen dans la caverne, jusqu’à ce qu’enfin tout soit prêt. La flamme rouge du feu se reflète dans l’argent du Graal et de la coupe. Je monte le trépied et j’y suspends le chaudron. Il se balance doucement dans la chaleur. Joan apporte le vin dans une bouteille thermos et le verse dans le chaudron. Une vapeur odorante s’élève lorsque le vin froid entre en contact avec le fond de laiton chaud du récipient. « Ca sent bon maman, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » demande Peter, souriant de son propre humour. Joan rit en ajustant sa ceinture et en arrangeant sa robe, plaçant avec soin les sept noeuds.

Nous sommes à présent tous vêtus de nos robes noires, nous ajustons nos capes et nous tenons dans l’humilité et la pauvreté ; les débuts de tout pouvoir magique. Encore un peu de travail, puis je passe l’épée à travers le crâne, le liant soigneusement à la poignée sculptée. Je la brandis jusqu’au centre de la boussole puis je plante profondément la lame dans la terre. Il est temps de commencer. Joan jette des grains d’encens dans le feu, puis elle se bénit elle-même, d’abord l’oreille gauche, puis l’oeil gauche, le front, l’oeil droit et l’oreille droite. Elle se tourne, profilée par les flammes, touche sa bouche, puis son sein droit, puis sa cheville gauche. Nous nous sommes regroupés en croissant autour d’elle, suivant la bénédiction, accompagnant chaque action du murmure d’une prière à Dieu. Les mots anciens se développent dans les ombres de la caverne, les profondes voix de basse des hommes rencontrent leurs échos, entretissés de la voix de Joan.

Le feu bondit, et Joan se rapproche pour de moi pour prendre le graal que je tiens. Le brandissant, elle le présente aux cieux et à la lune, les herbes et les pommes y flottent à la surface de l’eau, et l’obscurité de la caverne semble se masser autour de lui. J’entonne le grand chant, et soudain le silence de la nuit prend vie. Joan abaisse le graal et souffle dessus, puis vide son contenu dans le chaudron. Nous marchons vers lui, toujours groupés en croissant, nos capuches rejetées en arrière, et nous la suivons tandis qu’elle entame la danse ondulante du labyrinthe devant le récipient qui bout. Puis le motif change et nous dansons tous autour du feu.

Nous nous arrêtons, elle plonge la louche dans le chaudron, puis nous la fait passer de l’un à l’autre et nous mangeons les fruits de la vie. Ensuite, Joan, seule cette fois, agite la louche en tous sens en tournant trois fois autour du chaudron, puis y replonge l’ustensile. Nous tirons nos couteaux et les enfonçons dans la terre, puis nous dansons furieusement autour du feu, une fois encore. Je mène la danse jusqu’à ce que nous nous trouvions tous autour du cercle. L’invocateur, qui est le dernier placé, retire le chaudron du feu et verse son contenu dans le petit fossé creusé autour de nous. De la fumée s’élève autour de nous, le liquide rouge s’écoule le long de la rigole et forme un circuit complet, chassant la poussière sur les côtés, s’enroulant autour des branches de saule et de sorbier.

Je franchis le fossé et je me tiens debout face à l’épée et au crâne. Je lève ma main gauche et je trace rapidement les signes avec mes doigts, puis j’accomplis rapidement les gestes traditionnels qui signifient tant pour un sorcier, mes mains tapent sur mes jambes et sur mon corps pour mimer les vieilles légendes. Les autres font de même. Joan lance le gâteau sur le sol à la porte du cercle et enfin, nous franchissons tous la barrière qui sépare les vivants des morts.

« UEIOA », cinq doigts levés. « UEIOA », frappe sur la cuisse gauche, puis en avant avec les chevaux sauvages, et au travers de l’anneau d’argent. Nous commençons à marcher le long du cercle, tenant l’anneau en l’air, puis pour finir nous l’abaissons sur le crâne. Nous nous tournons, nous déposons nos bâtons sur le sol selon la forme du motif du rituel, et nous commençons à tourner en rond. (ndt: we begin to tread the mill, il y a un rapport avec le mouvement d’un moulin qui tourne, et on trouve aussi cette expression traduite par « en spirale ». Dans le doute, je traduis par « tourner en rond » mais cela peut être inexact.) Encore et encore, dans le silence absolu, nos doigts suivent le motif que les sept noeuds font dans la corde. Nos volontés, nos pensées, nos concentrations sont entièrement mises dans notre travail, nos capuchons sont rabaissés sur nos yeux, nous pensons, nous voulons, nous visualisons l’image de la vertu qui passe d’une partie de notre corps à l’autre, les sensations changent comme des couleurs pour l’oeil de notre esprit.

Nos brefs moments de baisse de concentration nous donnent l’aperçu fugace de la grotte qui semble tourner autour de nous, avant que nous ne retournions à l’obscurité de nos capuchons et à nos volontés sous pression. La fumée s’épaissit tandis que le feu baisse, et nous semblons tous rencontrer des difficultés pour respirer, nous étouffons presque dans cette atmosphère pesante. Puis d’un seul coup, c’est comme si nous respirions de la glace pure, cristalline et froide. La vertu a été transmutée. Immédiatement après un vent froid semble s’enrouler autour de nos chevilles, arrachant le pouvoir physique de la chair. La peur descend soudain comme une couverture moite, et chacun de nous a l’impression que nous sommes observés ; c’est le rassemblement de la force que nous invoquons. La sensation de peur s’accroit jusqu’à ce que nous devions monopoliser la moindre parcelle de notre volonté pour ne pas fuir.

La caverne semble soudain pleine de bruits de coups et je tressaille, revenant à ma conscience ordinaire totale pendant une brève seconde, puis je me reprends et je me replace sur les sombre sentier de la volonté. Je ne foule plus le sol de la grotte, je marche sur l’air. Mon corps est à de multiples endroits en même temps ; un sentiment de désorientation incroyable m’emplit ; je n’ai plus conscience de mon corps. L’obscurité roule sur ma conscience et je flotte dans le vide autour du cercle, mon corps trébuche mécaniquement, encore et encore…

Je prends conscience de tous les autres du Clan comme s’ils étaient en moi, je peux tous les sentir. Mon esprit retentit de l’impression puissante que quelqu’un se tient là où se trouve le crâne. Immédiatement, nous tendons nos volontés vers la présence, la sondant, la questionnant; immédiatement la sensation de l’étranger augmente. Nous savons qui il est. Mon coeur bondit de peur et de joie en même temps. Nous intensifions notre volonté jusqu’à ce qu’elle soit comme un pont de fer, notre concentration totale va à lui. Nous pouvons vraiment voir des lumières vertes pulser sur le crâne et autour. « Maître, maître », je peux entendre le groupe l’appeler. Une lumière bleue se tord et bouge en spirale au centre du cercle. Nous travaillons davantage, et encore davantage, nos esprits souffrent de subir cet effort intense. La lumière se condense dans la forme d’un homme, portant une cape comme nous. Le pouls du pouvoir bat par vagues à travers nous, encore et encore. Un sentiment d’euphorie efface notre fatigue ; il exsude la force et la sagesse. Nous le saluons.

Nous revenons à nous dans la caverne humide, le feu est presque éteint. Nous nous sentons épuisés, nous ressentons des picotements partout, nous nous arrêtons de marcher, l’air de la grotte devient moins dense dans nos bouches. Joan prononce une prière de remerciement et nous brisons le cercle, nous remettons tout en place comme avant. C’est fini maintenant, nous nous asseyons, apathiques, pendant un petit moment, nous nous réchauffons auprès du feu mourant, car nous souffrons à la fois de froid et de fatigue, nos esprits sont engourdis. Blackie rajoute un peu de bois et attise le feu, il souffle dessus jusqu’à ce que le combustible prenne et lance une chaleur joviale sur toutes choses.

Nous cherchons la nourriture et la boisson dans nos sacs à dos et nous commençons à festoyer. Nous nous sentons peu à peu revigorés, puis pleins d’énergie. Avec la fumée s’élève la discussion, nous rions beaucoup et nous étirons nos membres avec délices devant le foyer incandescent. Six hommes, une femme, tous dévoués les uns aux autres et, par dessus tout, dévoués à nos Dieux. La conversation prend de l’ampleur, nous discutions de toutes sortes de choses. Comment faire ceci… comment faire cela… les femmes, comment les faire venir, mais elles ne ressentent pas d’intérêt pour la sorcellerie de nos jours… le groupe demeure déséquilibré, pas de femmes, pas d’équilibre.

Nous parlons et nous mangeons, puis finalement, nous remettons tout en ordre et nous entamons notre voyage de retour. Fatigués mais revigorés, salis par notre séjour dans la caverne mais purs de coeur. Nous marchons à travers champs, frissonnant dans l’air de l’aube, jusqu’à nos voitures. Un agent de police sort des ombres et s’approche de nous. Excusez-moi… vous êtes garés à un endroit dangereux… qu’est-ce que vous avez dans vos sacs à dos ? Nous vidons nos sacs et nous lui expliquons. On peut voir ce qu’il pense d’après son expression de dégoût et d’horreur. Des questions, encore des questions, des incompréhensions, toujours des incompréhensions. Dieux, nous devons endurer tant de choses, nous autres pauvres sorciers.